Introduction aux notions de magie et de religion

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    Introduction aux notions de magie et de religion

    Message par Kean le Ven 29 Aoû - 11:18

    Introduction aux notions de magie et de religion

    Crédit image : Carolyn Drake, National Geographic


    Derrière ce titre aguicheur se cache la synthèse de mes cours de Magie et Religion. Ce cours avait pour but de s'initier à une définition anthropologique des concepts de magie et de religion. Ce n'est donc pas une histoire chronologique, ni un livre des sorts, mais bien une approche de la pensée magique et religieuse, de la façon dont elles peuvent structurer une société et un individu.
    Et donc, quel apport cette fiche non-exhaustive peut-elle vous offrir ? Elle peut tout simplement vous donner des pistes de réflexions et de questionnements dans la création de votre histoire, de votre monde, de vos sociétés et de vos personnages. Car souvent, dans la littérature de l'imaginaire, la magie coule de source et se trouve pleinement acceptée, ne posant pas d'autre problématique que le contrôle de grands pouvoirs et de leur confrontation. Elle apparait alors simple et vidée de sa résonance mystique, psychologique et sociétale première pour n'être qu'une évidence inexpliquée. Voici donc de quoi l’étoffer.


    ~O~


    Sommaire :





    ~O~



    Dernière édition par Kean le Lun 1 Sep - 22:29, édité 6 fois
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    Re: Introduction aux notions de magie et de religion

    Message par Kean le Ven 29 Aoû - 11:27

    ~O~

    Introduction et définition de la magie

    > Introduction :

    La magie est difficile à définir. C'est une idée très confuse, creuse, emplie d'idées reçues. Dans le dictionnaire on trouve : du grec mageria (la religion des mages : prêtres interprètes des songes chez les Medes) et la toute première inscription de ce mot daterait de 515 av. J.C. Déjà, on note une association magie et religion. Chez les grecs puis les romains, la magie désigne le pouvoir de certains individus pour produire des phénomènes extra-ordinaires (charme, sortilège, évocation). En occident à partir du moyen-âge jusqu'à aujourd'hui, la magie est définie comme l'art de produire, par des procédés occultes, des phénomènes inexplicables ou qui semblent comme tel. La magie nous renvoie donc à l'inexplicable, à l'occulte, au secret.
    Ce qu'on comprend dès lors, c'est que la magie va reposer sur deux principes :

    • idée que l'être humain peut influer sur le cours ordinaire des événements par des moyens surnaturels.
    • idée que la magie est réservée à des spécialistes de rituels et qu'elle suppose l'acquisition d'un savoir occulte qui requière souvent une initiation.


    Il ne suffit pas de vouloir avoir une influence sur le cours des choses pour avoir un résultat. Il faut avoir eu un savoir occulte (médecine-mène aborigènes en Australie ou les devins guérisseurs mganga en Afrique centrale). Il faut une formation, une transmission inhérente à la magie. Elle est parallèle à notre réalité (monde invisible) et pour la percevoir et la comprendre il faut une initiation, une étude. Les fonctions de la magie peuvent être très diverses, mais il s'agit toujours d'une action sur le monde ou sur autrui (magie de fertilité, de chasse, d'amour, de guerre, protectrice ou maléfique).

    On retient jusqu'ici quatre caractéristiques de la magie :

    • initiation à un savoir occulte.
    • a une action sur le monde et autrui.
    • appartient à la figure du magicien.
    • croyance en l'inexplicable.  


    Si on veut vraiment définir la magie, il faut avant tout la définir négativement : qu'est-ce que la magie n'est pas ?
    Les études en science sociale sur la magie débutent véritablement avec les travaux d'Edward Tylor (Cultures primitives, 1871) et James Frazer (Le rameau d'or, 1890). Dès lors, la magie est communément pensée par opposition à deux autres grands domaines : la religion et la science.


    La magie : ni science, ni religion, ni sorcellerie

    > Pourquoi la magie est-elle différente de la religion ?

    Un anthropologue et un historien, Marcel Mauss et Henri Hubert, vont écrire en 1902 un ouvrage clef : Esquisse d'une théorie générale de la magie. Ils y distinguent la magie de la religion. Cette distinction tourne autour d'une notion : la religion suppose un culte organisé et s'adresse à une divinité transcendante.

    Définition de culte : désigne l'ensemble des actes qu'un groupe religieux accomplit souvent sous la direction d'un personnel spécialisé généralement dans un lieu réservé à de telles pratiques. Le culte se compose de différents actes (prières, sacrifice, offrandes, processions, musiques, danses) qui rendent hommage à un être supérieur et de différents gestes qui accompagnent ses actes (s'agenouiller, joindre les mains, les levers). On a l'association actes/gestes, pensée/corps. Des pratiques de possession et d'extase peuvent aussi faire partie du culte. Le culte peut coïncider avec une ou plusieurs fêtes dans l'année (temporalité du culte : journalière, hebdo). Le culte va concerner une communauté de personne et non un seul individu. Le culte est réglé par des normes établies, admises et connues par l'ensemble de la communauté. Le culte est adressé à une divinité transcendante (transcendant : de nature absolument supérieur et d'un autre ordre, c'est-à-dire qu'il est au delà de toutes expériences possibles).
    La religion est nécessairement un culte qui s'adresse à une divinité transcendante.

    Par opposition et par contraste, la magie va désigner « tout rite qui ne fait pas partie d'un culte organisé, rite privé, secret, mystérieux et tendant comme limite vers le rite prohibé ». Le concept de culte englobe tous les rites. Si on parle du culte protestant, on indique à l'ensemble des rites et des démonstrations d'honneur accomplis pour Dieu. Le rite c'est une gestuelle ou un mot précis qui survient à un moment précis. Lorsque le rite n'est pas associé à un culte contient profondément quelque chose de privé et de secret.
    Rite : idée de répétition. Idée du mystère, on ne peut pas expliquée comment ce rite va agir sur le monde.
    En outre, contrairement au raisonnement abstrait de la théologie, la magie est orientée vers le concret et implique la manipulation de forces immanente (intérieur à) à la nature. On la retrouve complètement dans le concept de mana et par cette force (potentiel) avoir une action sur le monde qui nous entoure. Et cette action s'obtient en jetant un sort.
    Sort : il représente l'acte magique par excellence. Alors que dans la prière religieuse, l'adresse à la divinité est à elle-même sa propre fin, l'invocation magique (le sort) constitue un moyen en but d'une autre fin.

    Dans l'Europe médiévale magie et religion sont indissociables. Mais la magie est différente de la religion parce qu'elle n'est pas organisée, parce qu'elle ne s'adresse pas à une divinité et parce qu'elle se dirige vers un but.


    > Magie et sorcellerie :

    La magie et la sorcellerie semble former un couple indissociable. L'une est l'envers  de l'autre : la sorcellerie est une magie maléfique. A l'inverse, la grande affaire de la magie c'est de combattre la sorcellerie. Cette proximité induit souvent une forte ambivalence morale. Le magicien ne peut lutter contre les sorciers que parce qu'il est un des leurs, il choisi son camps. Les Azandés, peuple d'Afrique centrale, disent de la magie et de la sorcellerie qu'ils sont les fils de la même mère. De même, le shaman peut aussi bien guérir que tuer. La magie est une puissance inquiétante qui peut servir à faire le mal, comme le bien. En Afrique il n'est pas rare qu'on s'adresse à un devin guérisseur pour nuire à ses ennemis. Les magies de protections sont aussi souvent des magies d'agression.
    La vraie distinction à faire selon Evans-Pritchard, c'est que la sorcellerie est un mode d'explication du malheur. Elle permet d'expliquer l'infortune, la malchance, la loose, en l'attribuant à un individu persécuteur. La sorcellerie n'est pas chaînon nécessaire d'une série causale, mais la raison d'une somme de coïncidences malheureuses. C'est-à-dire qu'elle va être dirigée vers le mal mais va surtout expliquer le malheur. La magie est différente car elle n'est pas tournée uniquement vers le malheur et elle n'est pas explication de ce-dernier ou du bonheur.


    > Magie et science :

    C'est surtout par opposition à la science que la magie va être pensée. Elle viole le principe de causalité scientifique, selon lequel les événements s’enchaînent exclusivement selon des causes naturelles, l'intervention humaine restant inscrite dans les strictes limites de ce déterminisme universel. La magie ne respecte pas ce principe (ressuscité un mort par une formule magique). Cette dénonciation de la magie comme superstition illusoire a servi de cadre d'interprétation à toute une lignée d'anthropologues. Elle relèverait d'une mentalité primitive ou pré-logique (avant la science c'était facile de dire magie). Fondamentalement différente des modes de raisonnement de la science moderne.
    Cela dit, malgré cette séparation insoluble et historique, la magie est comme la science une théorie explicative qui suppose un ordre du monde régit par des forces et des entités cachées (comme en science). La magie constitue ainsi « une gigantesque variation sur le thème du principe de causalité » dans la mesure où la magie fait une application nettement plus généreuse des liens de causalité. La magie suppose que les choses agissent à distance les unes des autres par une sympathie secrète. La magie explique un phénomène à travers l'intervention humaine alors que la science le fait à travers de principes physique.


    ~O~



    Dernière édition par Kean le Ven 29 Aoû - 12:28, édité 1 fois
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    Re: Introduction aux notions de magie et de religion

    Message par Kean le Ven 29 Aoû - 12:27

    ~O~


    Usage et efficacité de la magie


    Problématique : à dénoncer d'emblée la magie comme une erreur scientifique, on en oublie les principales enjeux.

    L'anthropologue Malimowski, à partir de son terrain d'étude en Mélanésie, en étudiant les pratiques magiques déduit qu'en l'absence de religion on explique tout par la magie. La magie se définit avant tout par son attitude pragmatique. C'est un mode d'action qui tend vers une connaissance pratique du monde, à la différence de la religion qui se tourne vers la transcendance. La magie s'intéresse précisément à la terre, au monde ici et maintenant. Elle veut avoir une influence immédiate sur le monde. Malimowski s'oppose à une approche intellectualiste de la magie qui envisagerait la magie de manière abstraite. Il propose donc de replacer la magie dans des situations concrètes où elle prend sens.
    Exemple : dans cette ethnie des trobriandais, on remarque que la magie est utilisée dans des incantations pour faire pousser leurs cultures agricoles. Concrètement, ces incantations sont proférées au moment de planter. La magie est alors l'alliance de l'acte technique et du rite de l'incantation qui l'accompagne. Pour eux, le succès de la culture est due à la magie des jardins (cette alliance entre acte technique et parole magique).
    On se rend compte avec ce type d'exemples qu'au moment où le jardinier va planter ses plans, pourquoi n'essaierait-il pas de ne pas prononcer cette incantation ? Il y a quelque chose qui leur échappe dans le processus de la pousse. Face à cet inexpliqué, la magie à pour fonction de délivrer l'homme des angoisses suscitées par des actions dont le succès lui semble aléatoire. Mise en place de stratégie pour ritualiser l'optimisme en essayent de diminuer l'incertitude par différentes conduites propres à chacun.
    Autre exemple : les pêcheurs accomplissent tout plein de rites magiques avant de se lancer dans une expédition en haute mer, alors qu'ils n'en utilisent aucun lorsqu'ils se contentent de pêcher dans le lagon. Il y a en plus un partage social.

    L'objectif de la magie ce n'est pas uniquement une action compensatrice, la magie permet également de susciter et de canaliser les émotions en focalisant l'attention sur l'objectif à atteindre.
    L'efficacité de la magie ne tient non pas à ce qu'elle changerait un état du monde, mais à ce qu'elle parvient à changer l'état d'esprit des acteurs eux-mêmes. Elle procure une puissance (psychique) qui permet d'affronter l'adversité.
    Cette distinction va poser problème : la magie prétend à ce qu'on va nommer une efficacité instrumentale alors qu'elle est en réalité d'une efficacité symbolique. Selon Levi-Srauss : l'efficacité instrumentale c'est un moyen d'action réel, concret, sur le monde ; l'efficacité symbolique c'est l'efficacité détournée (efficacité qui donne confiance).  

    Cette idée d'incantation est liée au langage magique. Ce langage magique est très particulier. La magie consiste de ce point de vue à accomplir une action par le langage : c'est en formulant que j'agis. Dès lors, une incantation est ce qu'on va appeler un acte élocutoire qui prétend accomplir ce qu'il énonce par le seul fait de l'énoncer. L'acte élocutoire est un acte qui s'accomplit par l'usage même de la parole (ex : je vous déclare mariés). Manifeste dans le cas des rites qui visent à agir sur autrui : une malédiction ce n'est pas autre chose qu'une imprécation magique qui possède une valeur performative (réalise l'action que ça décrit). Idée que l'efficacité symbolique de la magie va passer par deux choses : elle rassure et agit sur l'émotion du magicien ; mais aussi qu'elle va agir sur le monde à travers le langage magique particulier.


    > Qu'est ce que le rite magique ?

    Exemple d'un riche usage des ressources poétiques du langage : chez les Kuna au Panama, ils utilisent un chant shamanique dans le cas des accouchements difficiles. Le shaman vient près de la femme enceinte et va décrire à travers des chants (travail sur la sonorité) l'état du corps de la femme : accompagner à travers la parole le travail d'accouchement. Il entrelace les états du corps de la femme avec les images d'un mythe de création du monde. Comme si chaque accouchement était une participation à la création du monde. Le shaman a une double efficacité : il apaise la femme en travail et il la situe dans l'histoire de la création. C'est aussi grâce à ce chant que l'enfant va naître. Rite magique de l'accouchement = intégration complète d'acte et de parole.
    Le rite magique repose en définitive sur une intensification de l'expressivité avec l'idée que la parole magique, quand elle s'accompagne de gestes et est associée aux artefacts, confère à la magie un pouvoir extrêmement puissant.
    Rite magique : acte élocutoire + geste technique = efficacité et pouvoir.
    Si du point de vue de l'observateur l'efficacité est d'ordre symbolique, du point de vue des acteurs elle est censée avoir une véritable efficacité instrumentale. Le rite est souvent efficace, mais l'intention n'est pas la même.
    L'efficacité va être liée à des techniques qui sont fondées sur des connaissances empiriques, il y a risque de non maîtrise (mais parfois manque de contrôle : trop de sauge). Malgré tout, il arrive que le rite magique ne marche pas : comment prennent-ils en compte l'échec ? La réussite ou l'échec d'un rite magique trouvera toujours une justification. Si ça marche : le magicien est so swaaaag. S'il échoue : les interdits n'ont pas été respectés par la personne en demande, un sorcier s'en est mêlé.
    => La magie explique l'échec de la magie.
    Toute la problématique de la magie renvoie au fait que la magie n'est pas vérifiée ni vérifiable. Le rite magique n'intègre ainsi la possibilité de son échec que pour mieux s'en protéger en ré-affirmant l'efficience de ces procédures spécifiques. Logique où la magie ne peut pas être mise en péril, même par un échec. Cette logique est au principe même de l'efficacité prêtée à la magie : elle lui permet de durer non pas en dépit des erreurs et des échecs, mais bien à travers eux.

    La magie partage avec la religion l'idée de croyance. Elle n'est pas une science (pas vérifiable...), mais elle possède une fonction sociale qui permet l'acceptation de l'aléatoire. Elle bénéficie d'une efficacité symbolique et non instrumentale.
    Un problème aujourd'hui c'est que le progrès scientifique et technique depuis le XVIIe à sans doute participé à un désenchantement du monde qui se traduit par un déclin de la magie qui est maintenant confinée sous une forme très désenchantée dans les horoscopes, dans les tours de prestidigitateurs ou dans la littérature de l'imaginaire. La magie ne pourrait donc plus que subsister dans un folklore rural ou dans les sociétés extra-occidentale (marabouts africains) dont les pratiques attirent certains occidentaux (pratique médicale new-age). Certes, la magie n'est plus la grille d'explication principale de notre monde, mais cet exemple montre une porosité entre raison scientifique moderne et pensée magique.  


    ~O~


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    Re: Introduction aux notions de magie et de religion

    Message par Kean le Ven 29 Aoû - 17:51

    ~O~

    La religion


    Différents rapports à l'univers qui se dessinent à travers les pratiques religieuses.
    Si on emploi le terme "religion" on obtient autant d'associations d'idées que de systèmes religieux. Et à l'intérieur de chacun de ces systèmes, on trouve autant de chapelles et de courants. Le terme ne veut donc concrètement rien dire : il témoigne d'une pluralité inouï, et ne fait état d'aucune réalité précise.
    Le terme religion évolue dans le temps mais aussi en fonction du milieu social et culturel auquel on appartient. La plupart des gens parlent de la religion comme d'un bloc (adeptes des trois grands monothéismes). Non seulement chacune de ses appellations recouvrent une variété de courants différents, mais à l'intérieur même d'un courant ou d'une même église on désigne une multitude de pratiques différentes. Donc employer le terme de religion pour désigner tout ce qui a rapport à la transcendance n'a pas de sens.
    Comment la définir alors tout en respectant cette pluralité ?  

    > Ce que la religion n'est pas :

    Superstition :
    Dans Les antiquités divines, Varron définie la religion comme une rassemblement de signes dont l'attention scrupuleuse garantie la bonne pratique du culte. Bonne est là pour marquer la distinction avec la superstition qui n'est « pas bonne ». Idée d'une « vraie » religion (respectant la bonne pratique) et une « fausse » religion (la superstition). Cette distinction recoupe la différence entre culte (bon) et rite (pas bon). Varron va un peu plus loin : la religion est donc cet ensemble structuré autour d'une croyance collective concernant les origines ou les fins de l'univers, ou le sens de la vie.
    A l'inverse, la superstition est définie par Varron comme une croyance ou une pratique considérée isolément qui ne peut pas – parce qu'elle est trop fantaisiste ou trop dangereuse – se rattacher à une religion. Idée que la superstition est mise à l'écart parce qu'elle est est fantaisiste ou dangereuse.
    La religion doit avoir une connotation institutionnelle, solide, « sûre ». C'est la même réflexion qu'avec la magie : les doctrines religieuses fournissent aux croyances et pratiques superstitieuses des éléments sur lesquelles elle peut prendre appuie. Certaines superstitions vont être sélectionnées, validées par le religion et cesser d'être un rite isolé pour en faire un dogme. Et ça marche aussi dans l'autre sens : beaucoup de symboles, d'accessoires religieux parmi les objets de protection dans lesquels les superstition se matérialisent (talisman, amulette, encens, crucifix). Et finalement un objet n'appartient à une religion ou à une superstition qu'au regard de l'usage qu'on en fait, au regard de notre positionnement.
    Le terme de superstition est aussi utilisé par les athées pour désigner toutes les religions. Le religieux veut se détacher de la superstition (nous on veut un culte solide), mais il intègre un peu des pratiques superstitieuses. La superstition elle aussi pompe sur le religieux. Et les athées regardent tout ça, ces petites magouilles, les mets dans le même sac et à l'écart de lui. Au fond, la superstition pour les athées veut signifier : ceci est différent de moi. Incompréhension des enjeux parce que c'est fondamentalement différent. C'est un choix subjectif, mais on notera ici la porosité des rapports entre religion et superstition ainsi révélés.


    Secte :
    Définition de secte : vient du latin secta qui signifie : manière de vivre. Qui vient lui même du latin sequi qui veut dire : suivre.  Manière de vivre que l'on suit. Il s'agit d'une communauté fermée dont les membres partagent la même doctrine et où des guides, des maîtres exercent un pouvoir absolu sur les membres.
    Le terme désigne donc étymologiquement : « un groupe de personnes constitué à l'écart d'une église ou d'une religion majoritaire afin de soutenir des opinions théologiques particulières. » On peut donner la même définition au terme d'hérésie. En ce sens, la secte est perçue comme une hérésie : connotation négative immédiate. Mais finalement, une secte semble être le point de départ d'une religion.
    Weber a essayé de définir les points précis de distinction entre religion et secte en prenant comme point de départ pour leur étude les phénomènes de scission observés dans le christianisme. Mise en évidence de deux appréhensions de la fin du monde proposée par le christianisme : une minorité dit que la fin du monde est proche (purification nécessaire) ; la majorité continue de dire que le jugement dernier est encore loin (donc ça va, posey ~). Résultat :  décalage profond entre les attentes religieuses des uns et des autres. On s'organise dans la durée si le jugement dernier est loin : institution, morale transmise, maintenir une cohérence, en adéquation avec la vie quotidienne ; ou si l'apocalypse est demain : souci d'urgence, constitution de petits groupes de purs, haut degrés d'exigence, rupture avec la communauté dite impure. Ces fidèles restent profondément chrétiens mais n'ont pas la même perception de la chrétienté : il se perçoivent comme plus purs.
    C'est l'exemple qu'étudie Weber : pourquoi cette minorité est-elle une secte et non plus un courant religieux plus pratiquant tout simplement ?  Il va mettre en avant trois points de distinction qui permettent de reconnaître ce qu'est une secte (grille d'analyse).

    • La conversion : Idée qu'on appartient à une église par la naissance sans en faire la demande et quelque soit nos actions ou nos aptitudes individuelles. A l'inverse la secte est formée d'individus ayant fait la démarche volontaire de se convertir et d'être reconnus dignes de cette conversion (marquer et affirmer sa volonté au quotidien, toujours renforcer son appartenance).  
    • La force de rupture : Le désire de pureté de la secte l'amène à se mettre à l'écart de la politique et de la culture du monde. La secte refuse de se plier aux lois de la communauté. Ces lois, elle les juge contraire à la volonté du maître ou du guide. Aucune négociation n'est possible avec ceux qui se sont éloignés des principes fondamentaux qu'elle entend établir. Il faut être dans l'opposition car l'engagement de leur pureté vient du regard qu'ils ont sur les autres, sur les impures. Intransigeance dans la mise à l'écart nécessaire des autres pour réaffirmer son engagement.
    • Le rapport à l'autorité : Les églises (religions) sont des institutions qui reposent sur un corps de personnel spécialisé dont le statut est réglé par un salaire, par un devoir, une carrière, un style de vie spécifique... C'est une professionnalisation (religion = structure sociale). Alors que la secte rejette la professionnalisation. Elle est assemblée par un réformateur ou un maître charismatique dont les fonctions ne sont pas définies, pas plus que l'est la limitation de son pouvoir.


    Aujourd'hui on pense moins la secte en contraste avec la religion qu'en contraste avec le reste de la société. Parce que la secte ne se met pas juste à l'écart de la religion, mais à l'écart de toute la société. Chaque secte répond à un fonctionnement spécifique et des exemples se trouvent partout dans le monde.
    La volonté de détachement de la secte qui refuse et qui exclue le « dehors » est ce qui l'oppose totalement de la religion qui, à l'inverse, veut être reconnue du « dehors » et gagner du terrain.



    > Ce qui est commun aux différentes religions dans leur construction et dans leur fonctionnement théorique :


    Jusqu'à l'apparition de l'individualisme occidentale et donc une rationalisation scientifique, il semble que les hommes avaient admis assez communément l'existence d'une réalité invisible. Cette réalité invisible pouvait être source de puissance et d'autorité, mais aussi permettait de donner du sens au monde et à la vie. Autorité et sens. Cette instance invisible, qui est multiple (ancêtres, dieux, héros), se révèle à travers des évènements que les hommes ont en charge de décrypter ou dans des apparitions bouleversantes.  
    Le problème c'est que c'est toujours le dieu qui commence. L'homme institue ses cultes en réponse à l'expression de volonté qui, selon lui, lui sont manifestées et il signifie ainsi sa soumission à cette réalité invisible. Mais tous ces cultes peuvent-ils être nommé religion ? Le risque serait de définir uniquement une croyance et non une pratique sociale. Si on parle de fait religieux, on perd l'aspect croyance qui doit tout de même exister. On a du choisir le terme de religion pour rendre compte de ces deux réalités.

    Le terme religion a une double origine. La première origine étymologique vient du terme relegere en latin qui signifie : recueillir. L'autre origine est religare qui signifie : relier.

    • Recueillir : d'une part les religions sont fondées sur un ensemble de prescriptions, de conseils, d'obligations, d'origine divine supposée avoir été recueillies par le biais d'être d'exception (prophète). Elles sont à l'origine de récits ou de textes fondateurs.
    • Relier : d'autre part la transmission de la parole divine, écrite ou orale, de générations en générations perpétue le lien avec le passé et continue d'assurer le lien actuel dans une même communauté de croyants. Ainsi cette transmission de la parole divine qui a été recueillie est ce qui relie à la fois le monde invisible et terrestre, à la fois le passé et l'avenir, à la fois les hommes entre eux au sein d'un groupe. Ortigues écrit : « Il n'y a pas de peuple sans religion parce que la religion est aussi ce qui unie les vivants et les morts dans un seul et même peuple ».


    L'idée de la religion est donc la volonté de recueillir une parole et relier des mondes et des êtres autour de la transmission. La religion met donc en place une systématisation de la croyance, et pour cela elle doit faire un pont entre l'indicible, le symbolique et le réel, entre le temps et l'espace, entre l'individu et la communauté.
    Pont entre soi et les autres : la religion par ses règles permet une égalité : même pression, mêmes rites, parce que ça ne dépend pas de l'individu mais d'une décision supérieure. Communauté : mêmes valeurs, mêmes normes, acceptation d'un sens commun. La religion est un outils efficace pour établir une cohésion sociale (Hobbs). Dans la religion pas de droit de retrait, on ne peut pas s'y soustraire vu que le Léviathan c'est Dieu, pas d'opposition possible. Aspect politique, juridique de la religion : donne un sens, définit le lien social et le sécurise (espace de développement, dimension existentialiste).
    Pont temporel : la religion va venir marquer les moments de la vie (baptême, majorité, mariage, mort...), ses rites  rythment la vie au point de vue individuel. Au point de vue collectif, des manifestation (équinoxes, noël...) viennent  célébrer une mémoire commune qui fait sens. On nait à la vie et par le baptême/conversion on entre dans le système symbolique du groupe, comme une seconde naissance. Le passage à l'âge adulte ; le mariage permettent se soumettre l'individu et la nouvelle famille aux règles de la communauté. Enfin la mort et les rituels qui l'accompagne sont sans doute ce qui donne le plus de force à une religion.

    ~O~

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    Re: Introduction aux notions de magie et de religion

    Message par Kean le Lun 1 Sep - 22:26

    ~O~


    La pensée magique
    L'animisme

    Cette partie, plus courte, se veut transitoire introduire la figure du shaman.


    > Le discours magique :

    La parole est au centre du domaine de la magie (incantation). La magie encadre une certaine parole : toute parole n'est pas magique, mais certains mots sont chargés de force magique. Ces mots vont être employés par une personne qui doit fondamentalement croire que cette parole agit. Cela nécessite un mode de pensées particulier.
    Un discours magique s'inscrit dans une pensée magique de même qu'un discours religieux s'inscrit dans une pensée religieuse. La magie est un mode d'action sur le réel. Donc la pensée magique va être une pensée qui s'approprie une puissance d'accomplissement. Quand on parle de pensée magique, on cherche à désigner une croyance selon laquelle certaines pensées vont avoir la force d'accomplir des désirs ou éviter des événements indésirables.
    L'idée de la pensée magique c'est cette possibilité de changer le réel. Notion de contrôle de la réalité. Paradoxe entre l'ordre de la pensée et l'ordre de l'action qui se rejoignent dans la pensée magique.
    La minute psycho avec Tonton Sigmund:
    La pensée magique se retrouve être un terme de psychanalyse également, on la retrouve dans les névroses obsessionnelles. C'est Freud qui en la nomme en 1912. Il la décrit en terme de pensée animiste, se référant directement à ce qu'il nomme les peuples primitifs (attention, on se trouve au début du XXe). La pensée magique pour lui va reposer sur la croyance en la toute puissance des idées.


    > L'animisme :

    L'animisme est un cadre de pensée. La conception de l'univers est comprise comme un tout unique, absolue, une seule et même substance (idée moniste). Il s'oppose au cadre de pensée dualiste (monde physique/psychique). On va comprendre deux échelles : comprendre et décrire l'univers, mais aussi la personne. Dans la pensée animiste c'est un tout unique, il y a par contre une dualité âme/corps, ils ne sont pas séparés.
    Donc, plus globalement, l'animisme désigne la croyance en une force qui va animer toute chose, habiter toute chose, d'une façon similaire.

    Deux auteurs importants ont écrit sur l'animisme : Tylor (XIXème siècle) et Descola (contemporain).
    Pour Tylor, l'animisme c'est la croyance selon laquelle la nature va être régie par des esprits analogues à la volonté humaine. Elle entend une conception particulière de l'âme : elle n'est pas spirituelle mais se rapproche de l'idée d'une force vitale (élan vital). L'âme est une sorte de double qui peut se détacher et voyager dans le monde invisible et rencontrer d'autre esprit (humains, animaux, végétaux). Tylor explique finalement que ce concept d'animisme ouvre sur la perception d'un monde en plusieurs dimensions. Chaque être et élément à son esprit, les morts aussi, et cela s'organise en plusieurs dimensions peuplées d'esprits. Comment croit-on en cela ? A travers des expériences : expérience psychophysiologique de la maladie (fièvre = séparation accidentelle de l'âme et du corps, attaque du double), rêves, visions, et même à travers la mort.
    Pour Tylor, ces expériences vont être les principaux ressorts de cette croyance. Les rêves vont être vécus comme une ouverture vers cet espace invisible. Le lien entre le corps et l'âme peut être mis à mal : double anéanti lors d'un voyage, capturé dans le monde invisible... Une séparation trop longue amène à la mort. Après la mort, l'esprit continu d'exister mais de façon différente selon le contexte de la mort. Une mort violente entrainera de mauvais mauvais esprits errants, responsables de maladie, des possessions, de la folie, de la mort. On assiste ainsi aux développement de cultes des ancêtres : leur bienveillance en échange du respect des lois fondatrices et des rituels qui y sont associés. Les esprits ne peuvent pas mourir. C'est une composante fondamentale de la personne humaine, mais elle est là avant la naissance et après la mort, elle ne meure pas.
    Les travaux de Tylor sont aujourd'hui remis en question sur son interprétation de l'animisme par rapport à nos religions. Il place l'animisme dans une chronologie de développement d'une pensée religieuse. Et donc dans un continuum d'évolution dont l'animisme est le premier stade de développement vers le polythéisme puis au monothéisme qui est le top de l'évolution possible. C'est donc un jugement biaisé, qui réduit l'animisme à une croyance primitive en concurrence dans l'évolution.
    Aujourd'hui on ne réfléchit plus ainsi. L'animisme n'est pas un étape dans l'histoire des croyances humaines, mais bien un schéma de pensée, une façon d'organiser la perception du monde. Indépendante et tout aussi recevable que les autres. C'est ce qu'apporte la vision Descola.

    L'animisme n'est pas, en soi, une religion. Il suppose des croyances mais ne suppose pas de transcendance, ni de dogme. L'animisme est au delà de ça, mais certaines religion fonctionne sur la pensée animiste (le vaudoo par exemple)
    L'animisme est plus qu'une façon de voir le monde et la nature, c'est un schème globale qui n'oppose pas la nature et la culture et qui suppose la capacité de métamorphose et de voyage mental (transmigration des âmes) à travers une continuité psychique. Une humanisation de la nature finalement, puisqu'on reconnait à chacun de ses éléments un esprit, une vie psychique et une force commune à l'homme.

    La pensée magique peut se situer dans un contexte anthropologique ou psychologique. Cette pensée est présente de façon universelle mais s'assume et s'utilise différemment. L'animisme permet aussi bien l'émergence d'une pensée magique que religieuse.


    ~O~


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    Kean
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    Re: Introduction aux notions de magie et de religion

    Message par Kean le Jeu 22 Sep - 21:22

    ~O~

    Le chamanisme



    > Ce que le chamanisme n'est pas :

    ____Énormément de stéréotypes et de confusions entourent le chamanisme et la figure du chaman.
    ____Le premier a introduire le chaman en occident fut un ecclésiastique russe sibérien qui va décrire une cérémonie chamanique (demande d'un chef de guerre qui voulait savoir si son expédition chez les mongoles allé réussir). Le chaman sacrifie un bouc et « convulse ». Ces premiers observateurs étant des prêtres, ils rapportèrent une lecture biaisée : croyance superstitieuse associée à des pratiques démoniaques et à la sorcellerie. C'est sur ces récits qu'on va définir le chamanisme dans un premier temps en occident.
    ____Diderot définit le chamanisme en le plaçant dans des pratique obscures arriérées : « nom que les habitants de la Sibérie donnent à des imposteurs, qui assurent les fonctions de prêtres, jongleurs, sorciers et médecins ».
    ____Au XVIIIème, les pré-romantiques allemands s'attribuent ce matériel comme un processus de retour aux sources de l'humanité, exalte la figure du chaman et de son univers, comme eux à l'écoute du sensible, des songes et en opposition au rationnel des Lumières. Mais c'est là une reprise idéalisée, le chamanisme n'étant absolument pas un phénomène religieux européen de base.
    ____La psychiatrie a connu le chaman comme un déviant psychologique. Il serait une manifestation de la schizophrénie. Ce qui est totalement impossible. C'est ici une identification liée à notre culture et à notre norme. Mais dans son contexte, le chaman est dans sa norme, pas de déviance. Il agit selon le modèle prescrit par sa fonction dans sa communauté. Ce n'est plus d'actualité cette vision erronée, la communauté scientifique est sortie de cette optique.
    ____Ce n'est pas non plus une religion primitive à mettre sur le continuum évolutif. Contrairement à ce que rapportaient les anthropologues évolutionnistes des années 1930.
    ____Le chaman a aussi été vu comme un malade mental, et il y a en effet une étroite relation entre chamanisme et maladie que nous verrons un peu plus tard. D'un point de vu occidental, le chaman présente en effet ce que nous apparentons à des symptômes nerveux voire schizophréniques et hystériques. Mais considéré le chaman comme un malade mystique serait encore une erreur tant il faut de rudesse, de contrôle, de disposition pour manier le phénomène de transe et les pratiques médicinales. De plus, les fonctions sociales et de guérisseur du chaman lui interdisent la folie. Nous reviendrons sur ce point.

    ____Donc le chamanisme n'est ni une imposture, ni un phénomène hystérique, ni une façon de reconnecter avec nos origines, ni un stade primitif de l'humanité, ni même une religion en soi. C'est un système de pensées (qu'on retrouve d'ailleurs dans plusieurs religions, d'où le fait que ce ne soit pas en soi une religion). Actuellement, les études en anthropologie cherchent à faire un travail précis et circonstancié pour au mieux comprendre le monde de l'autre et appréhender le phénomène global dans tous ses aspects : rôle social, fonction, organisation, devenir chamane, connaissance médicale...

    N.B. : Pour la rédaction de cette fiche, je me suis basée sur le chamanisme "originel", le chamanisme sibérien. Mais il faut savoir qu'il existe un chamanisme asiatique, un chamanisme indonésien, un chamanisme pré-colombien, un chamanisme d'Amérique latine et amérindien... Tous répondent aux mêmes critères du point de vue du système de pensée, de la figure particulière du chaman et de l'initiation, mais tous n'ont pas la même approche symbolique, les mêmes croyances religieuses et les mêmes comportements et attributs spécifiques.


    > Qu'est-ce que le chamanisme :

    ____Le chamanisme est un système de pensée qui repose sur la figure du chaman. En toungouse (sibérie orientale), le mot chaman désigne un homme ou une femme qui va entretenir un contact privilégié avec les esprits. C'est celui qui s'agite, celui qui gesticule. Le rôle du chaman c'est d'intercéder auprès d'un esprit animal afin d'obtenir son aide pour diverses demandes. Les aides qu'on va demander au chaman sont très variées : rendre une chasse fructueuse, soigner des maladies, fertiliser la terre, faire venir la pluie, repousser des mauvais sort, retrouver un objet perdu, libérer une âme, accoucher une femme, divination...
    ____Ce système est aujourd'hui considérer comme l'un des grands systèmes de pensées imaginé par l'esprit humain, dans divers région du monde (Sibérie, Asie centrale, Amérique du Nord et du Sud, Indonésie, Océanie...), pour donner sens aux événements et pour agir sur eux. C'est un ensemble d'idées qui va justifier un ensemble d'actes.

    Le chamanisme est régi par trois grands principes :

    • Conception bipolaire de la personne et du monde : La conception bipolaire du monde doit être comprise comme double. D'une part, on a l'idée que l'être humain est fait d'un corps et d'une ou de plusieurs composantes invisibles (les âmes). Elles peuvent se détacher du corps et elles survivent à la mort. On est donc bien dans un cadre de pensée animiste. Le départ fugace de l'âme durant la nuit va être une des explications du rêve. Un départ prolongé de l'âme explique la maladie. La mort est expliquée par le départ et le non-retour de l'âme. D'autre part, le monde admet un pôle visible (monde profane, quotidien) et un pôle invisible (invisible aux hommes ordinaires). Ce monde autre est le monde des dieux, des émissaires des dieux, monde de tous les esprits, des ancêtres, des spectres des morts. C'est le monde du sacré que les mythes vont décrire et explorer. Le monde invisible gouverne le monde visible. On étend l'état de culture de l'humain au non-humain, similitude de l'intériorité, on attribue à tous le même genre de subjectivité et d'intentionnalité. Ce sont ses entités du monde invisible qui vont élire les chamans.
    • La position du chaman est fondamentalement différente : De par son élection et son initiation, le chaman dispose d'un pouvoir spécifique au chaman. Il a appris à voyager à toutes les échelles de cette réalité cosmologique. Le chaman est transdimensionnel. Possibilité aussi de voyage dans le temps, de questionner les morts, d'avoir accès à l'avenir. Le chamanisme requiert une alliance spécifique entre le monde invisible et les hommes. Et c'est cette alliance qui va pouvoir établir à volonté une communication avec le monde. C'est le rôle et le pouvoir du chaman, ça lui est totalement spécifique. Les hommes peuvent avoir des expériences de voyage dans le monde invisible, mais pas volontaire, seul le chaman le maîtrise consciemment.
    • Le chaman a une fonction sociale très spécifique : Sa fonction va être de prévenir tout déséquilibre et de répondre à toute infortune. On va lui demander une aide. C'est selon cette demande qu'il se met dans cet état de réceptivité, on vient s'adresser à lui. Il n'agit pas pour lui-même, mais pour l'autre. Il est un technicien du sacré au service de sa communauté. Il peut agir comme un conseiller spirituel, comme un guérisseur, comme un thérapeute. Il arrive parfois que le chaman soit le chef de sa communauté, mais ce n'est pas un rôle qui lui est propre ou automatiquement dévolu.

    ____Il faut savoir que le pouvoir du chaman s'établit de deux façons. Il peut convoquer et entretenir une relation avec les esprits auxiliaires, ou il peut dépêcher son âme à volonté. Double mouvement : le chaman reçoit les esprits ou envoie son âme dans le monde invisible.____Il tient un rôle d'intercesseur, il peut à volonté relevé du monde visible ou invisible.


    > Comment devient-on chaman ?

    ____Il y a deux conditions indispensables à remplir : être choisi et "subir" une initiation. C'est part cette sélection et cette initiation que le chamans acquière ses attributs, son identité chamanique et ses esprits auxiliaires.La sélection du futur chaman peut suivre trois modèles :

    • Par élection spontanée : pas de volonté manifestée, ce sont les esprits auxiliaires qui choisissent le chaman. Le choix des esprits peut-être prévisibles avec des signes d'élection dès l'enfance (enfant contemplatif, taciturne...) ou survenir brutalement par des évènements clairement reconnaissables (maladie, rêve initiatique...)
    • Par hérédité : transmission du savoir faire et des esprits auxiliaire du parent ou du grand-parent à l'enfant.
    • Par volonté : c'est une quête volontaire et une recherche active (isolement, épreuve physique, errance...). Mais un chaman par volonté sera toujours considéré comme moins puissant qu'un chaman élu.

    ____L'initiation du chamane va se faire par deux aspects : la transmission d'un savoir-faire et une initiation mystique qui va s'exprimer par la maladie et/ou par des rêves initiatiques et qui va conduire le chaman à rencontrer son ou ses esprits auxiliaires.

    ____L'initiation mystique :
    ____Cette initiation va se faire à travers des rêves d'initiation, ou à travers le passage d'une maladie physique violente, grave, qui mène le futur chamane dans un état de délire ou de transe
    ____Lors de ces initiation mystique, certains thème se recoupent. On retrouve les thèmes du morcellement du corps puis du renouvellement des organes et viscères, l’ascension et le dialogue avec les dieux et esprits, une descente dans le monde des morts, ainsi que des révélations d'ordre religieux et chamanique. Le chaman meurt donc, au cours de son initiation, et affronte l'annihilation et le désordre. Mais il reçoit également ses attributs propres que lui offrent les esprits qu'il rencontre. Quel tambour, à partir de quel bois ? Quel esprit auxiliaire, quelles maladies pourra-t-il guérir ? Combien de tenues, de quelles matières ? L'initiation est donc un basculement, une rupture. On entre néophyte, on meurt et on renaît chaman.
    ____L'initiation ne sera pas la même en fonction de la puissance du chaman : plus elle est longue et douloureuse, plus le chaman sera puissant (de 1 à 3 ans en moyenne). Ces initiations sont d'une extrême dangerosité : on en meure ou on devient chaman.

    ____La transe :
    ____Les anthropologues vont dire que c'est un processus qui vise à la maîtrise progressive de soi et à l'éclosion d'une autre personnalité. Le chaos intérieur et l'expérience du désordre intérieur est commun à tous les chamans. Ils s'en rendent maîtres. C'est ce qui leur permet d'assumer leur rôle : plus un chaman peut supporter d'esprits violents et porteurs de désordre, plus il sera puissant. La maîtrise de son propre désordre est la condition première et nécessaire à la maîtrise du désordre cosmique. Le chaman doit faire face à l'irruption de l'étrange – il y a été entrainé dans son intériorité, à travers son initiation.
    ____Phase essentielle : incorporation des esprits qui vont prendre possession du corps de l'élu. Donc le chaman ne choisit pas les esprits auxiliaires, ce sont eux qui le choisissent. Ils vont ensuite devenir les guides du chaman et le guident dans ses voyages cosmiques, deviennent ses yeux et ses oreilles.

    Un témoignage intéressant sur la transe et la neuro:

    ____Le savoir-faire et le secret initiatique :
    ____La possession d'un savoir-faire qui suppose un long apprentissage. L'enseignement est fait par un autre chamane et comp rend les pratiques de manipulation des substances, des plantes et des objets. Et même cette transmission du savoir-faire technique demande une suite d'épreuves physique (prise de substance, privation alimentaire ou sexuelle, isolement...).
    ____Être élu suppose qu'on a une position particulière. Entre chamans, ils partagent le secret initiatique. Sa valeur tient dans l'idée qu'ils possèdent et transmettent ce secret plus que dans son contenu théorique. On n'est pas dans un étalage de discours savants, mais dans des processus d'intériorisation, d'assimilation implicite (part de secret) des techniques et des valeurs du monde sacré.

    > Mythes sibériens autour de l'origine des chamans:
    ____Chez les Yakoutes, le premier chaman était d'une redoutable puissance et d'un redoutable orgueil et il refusa de reconnaître le dieu suprême des Yakoutes. Ce qui lui valut d'être brûlé par ce dieu. Du corps monstrueux du chaman (qui était un énorme tas de serpents) s'échappèrent des démons qui a leur tour formèrent d'autres chamans. Chez les Tongouses, le premier chaman se serait fait seul et avec l'aide d'un puissant démon. Ces deux visions sommes toutes dualistes ont sans doute subi des influences iraniennes et présentent le chaman comme un chaman noir, en étroite relation avec le monde démoniaque. Il existe cependant des chamans en relation avec l'Être Suprême qui revêt la figure de l'Aigle, oiseau solaire.
    ____Pour les Bouriates, le monde se divisait entre l'Occident où vivaient les dieux et l'Orient où vivaient les démons. Les dieux créèrent les hommes qui vécurent heureux un temps, jusqu'à l'arrivée des démons qui apportèrent leur lot habituel de misères. Les dieux donnèrent alors aux hommes un chaman pour qu'il puisse les défendre des maladies et de la mort. Mais ce chaman avait la forme de l'Aigle et ne fut pas bien accueillit par les hommes. Il retourna auprès des dieux et leur demanda le don de parole ou bien d'apparaître aux hommes comme un Bouriate. Les dieux lui dirent de retourner sur terre et que la première personne qu'il rencontrerait deviendrait chaman. Il obéit et tombe sur une femme endormie. Deux versions existent : soit la femme tombe enceinte de l'Aigle et l'enfant devient le premier chaman, soit suite à ses rapports avec l'Aigle la femme devient elle-même la première chamane.
    ____L'Aigle se trouve au centre de la plupart des mythes de créations chamanique sibériens, mais aussi profondément ancrées dans ces cultures mystiques. Le costume chamanique, par exemple, revêt de nombreux aspects ornitomorphes, et l'Aigle est un symbole fort de la voie chamanique, créateur de vocation, guide initiatique, représentation de l'Être Suprême et de l’ascension vers celui-ci.


    > Le rituel chamanique :

    ____Il s'agit de répondre à une demande. Le chaman va répondre de façon appropriée à la demande qui lui a été faite. Chaque société va imposer à ses chamans des règles et des conduites précises, des techniques particulières.
    ____L'acte chamanique peut se manifester par des mouvements spécifiques du corps, accompagnés de sons de tambour, de musique, de rythme. Le changement d'état peut aussi se manifester par l'imitation d'animaux qui vont symboliser la rencontre du chaman avec l'esprit animal, changement de voix, de langage, par des vomissements... Chaque chaman va être reconnaissable par son style, son costume et les comportements spécifiques qu'il met en place pour entrer en communication avec ses esprits auxiliaires.

    ____Est-ce l'outil qui a un pouvoir en lui-même ou par la projection qu'on fait sur lui dans le contexte ?
    ____Généralement le chaman va travailler à l'aide d'une panoplie assez importante qui va servir aux rituels. Chaque chaman à la sienne propre, mais ces objets ont en eux-mêmes une force dramaturgique. C'est cette force qui va servir au moment du rituel. Ces outils décrivent les croyances de la communauté, servent à la cure, mais surtout sont là pour impressionner le public. Il y a très souvent un public au rituel et ce public doit aussi être en état de transe, changement d'état sur le public → force dramaturgique de la mise en scène et puissance d'impression. L'objet accompagne la transe par ce qu'ils représentent ou pas les sons qu'ils peuvent émettre. Les objets doivent être ou paraître le réceptacle des esprits. Ils sont, pour le chaman, le public et la personne en demande, des représentations des esprits du monde invisible. Qualité d'atteindre celui qui les voit, de les soumettre en quelque sorte à son pouvoir.
    ____Exemple d'instrument : esprit éventail : la représentation de l'esprit par des dessins, des tissus, sorte de cartographie du monde invisible, pour rechercher où se trouve l'âme du « malade ».

    ____Les séances chamaniques sont très souvent l'occasion de réunion, nocturne. Importance de la mise en scène qui n'est pas là pour tromper, mais pour provoquer un état. La nuit insiste sur la gravité et sur l'angoisse ancestrale. C'est donc un bon lieu de mise en scène.


    > Les attributs du costume chamanique:
    ____Le costume du chaman constitue en lui-même une cosmographie religieuse : il révèle une dimension sacrée ainsi que des éléments cosmologiques et des itinéraires métapsychiques.
    ____Il serait très long et fastidieux de relever chaque spécificité du costume chamanique en fonction des régions et des époques, nous allons donc nous restreindre à quelques éléments qui se recoupent généralement.

    • Le kaftan : il s'agit d'une tunique longue (faite de peau de bouc ou de renne) sur laquelle vont figurer très souvent de nombreux cercles métalliques ornés d'animaux mythiques. Ces cercles peuvent également représenter des astres comme le Soleil, la Terre, l'ouverture pour se rendre aux enfers... Le fer servirait à se protéger des coups des mauvais esprits lors des voyages transdimensionnels. On peut aussi y coudre des plumes ou de la fourrure (cette fourrure est blanche ou noire, en fonction des esprits auxiliaires du chaman (sont-ils bons ou mauvais)).
    • Les tissus : de nombreux tissus, bandeau ou ruban peuvent être suspendus au costume qui représentent des serpents ou des cheveux. En avoir beaucoup et des longs témoigne d'une grande puissance magico-religieuse.
    • Le bonnet : pour certaines tribus, c'est l'élément le plus important du costume chamanique, là où se concentre et se cache le pouvoir du chaman. Il peut consister en un large bandeau sur lequel on suspend différents items (lézard mort, ruban, parties d'animaux ou représentation d'animaux), il peut être une couronne de fer, parfois accompagnée de bois de renne ou orné de plumes d'oiseaux, ou bien être taillé dans une tête d'ours ou dans un hibou dont ils gardent les ailes et la tête comme ornement.
    • Les miroirs : on peut retrouver des miroirs de cuivre dans la panoplie chamanique. Mais les significations autour de cet atout sont diverses : il permet de voir le monde, de placer/déplacer des esprits, à réfléchir les besoins des hommes, à rencontrer les âmes mortes...
    • Les masques : leur usage s'est raréfié au fil du temps. Il n'est pas un élément de pouvoir chamanique, mais il a pu être porté pour effrayer et pour accompagner des funérailles (il permettait au chaman de ne pas être reconnu par les âmes des défunts). Dans beaucoup de régions du monde, le masque va représenter les ancêtres, le porter c'est donc être l'ancêtre, ce qui n'est pas l'affaire du chaman. Mais on trouve un autre usage du masque dans les régions nord-asiatique où le masque aiderait à la concentration. On peut conclure en disant que le costume du chaman est un masque en soi.


    ____Tout ces éléments tendent à pourvoir le chaman d'un nouveau corps, un corps chamanique, animal.
    ____On retrouve plusieurs thématiques fortes dans l'esthétique de ces costumes comme l'ornithologie qui s'explique très certainement par l’étroite relation qu'entretien le chaman avec l'aigle, censé être le premier père des chamans, guide de son initiation. Mais aussi celle du squelette : beaucoup de représentation de l'ossature humaine ou animale se retrouve sur le costume du chaman : ornement osseux, pièce métallique représentant des os... Ces éléments visent à indiquer la particularité de celui qui les revêt : mort puis ressuscité au cours de son initiation.

    ____Il faudrait aussi longuement parler du tambour, qui est sans doute l'objet de premier plan de toute cérémonie chamanique. Son rôle est aussi complexe que multiple : qu'il porte le chaman au centre du monde, qu'il lui permette de voler, qu'il appelle et emprisonne les esprits, qu'il serve par son rythme à la concentration, à la transe ou à reprendre contact avec le monde spirituel qu'il cherche à parcourir, puis au monde terrestre qu'il cherche à rejoindre. Le tambour peut être assimilé à l'arbre chamanique que les chamans grimpent symboliquement pour arriver au Ciel. C'est un témoin et une clef active de leur initiation (révélation du bois à utiliser).


    ~O~

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